MARC RAFFINOT

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lundi 8 janvier 2018

Il y a le feu au Franc CFA ! Une réforme est-elle possible ?

Le Franc CFA est l’objet d’attaques venant de tous côtés. La plupart sont plus émotionnelles que fondées sur le plan économique. Une fois écartées les critiques non fondées (1), les principales propositions de réforme devraient se concentrer sur le régime de change (fixité, rattachement à un panier de monnaies ou flexibilité), sur le rattachement du FCFA à l’euro, sur le niveau souhaitable du taux de change par rapport aux monnaies clés et, enfin, sur la fixation d’un objectif de réserves de change.

Il est bien dommage que les autorités françaises aient toujours refusé de participer à une discussion ouverte et de grande ampleur sur ces questions – même lorsque l’économiste en chef du FMI Olivier Blanchard signait la préface d’un ouvrage présentant une critique en règle du fonctionnement de la zone franc (2). Bizarrement, au-delà des polémiques outrancières, il semble qu’un consensus informel soit atteint sur la réforme de la zone franc : introduire dans un premier temps un marché des changes avec l’euro permettant une certaine flexibilité limitée par des marges de fluctuations (comme l’ancien système monétaire européen avant l’euro). Cela permettrait d’éviter un choc brutal comme ce fut le cas lors de la dévaluation de 1994 tout en permettant un certain apprentissage de la gestion du taux de change. Les grandes lignes d’un tel système ont d’ailleurs déjà été détaillées, il y a bien longtemps, par Christian de Boissieu (2).

Alors pourquoi ce long blocage qui alimente les soupçons et nourrit les frustrations ? D’abord parce que les très nombreux articles de recherche et thèses qui ont été menées sur les économies de la zone franc, notamment pour les comparer aux pays hors zone franc, pointent toutes un point d’achoppement majeur : il n’y a ni régime de change, ni valeur du taux de change, ni politique monétaire qui soient optimaux pour tous les pays de l’actuelle zone. C’est assez évident si l’on compare la zone UEMOA et la zone CEMAC, mais c’est vrai aussi à l’intérieur de ces deux zones (sans parler des Comores, qui ont de facto un système à part). Réformer risque donc de déboucher sur une des deux options extrêmes : l’éclatement ou la fuite en avant dans la monnaie unique de la CEDEAO, voire de l’UA (deux options encore pires en termes de zones monétaires optimales).

La volonté de maintenir une zone (ou deux) ne peut donc reposer de manière solide sur des considérations économiques. De très nombreux travaux ont été consacrés à démontrer que la zone franc n’est pas une zone monétaire optimale. C’est certainement vrai, mais c’est aussi le cas de la zone euro, ou encore des Etats-Unis (qui n’ont qu’une seule monnaie malgré la diversité des économies des différents Etats). Le maintien d’unions monétaires entre les pays qui constituent actuellement la zone franc ne se comprendrait donc que pour des raisons de volonté politique visant à affirmer un destin commun, avec ce que cela suppose de solidarité entre les pays membres.

Quel serait le but ? Il est facile de constater que les pays qui composent actuellement la zone franc n’ont pas réussi à modifier leur structure productive, à engager une transformation structurelle. Si l’on veut insuffler un dynamisme nouveau, il faudrait considérer la monnaie comme un instrument au service d’une politique de développement, permettant de développer des activités valorisables sur le marché mondial. Dany Rodrik (4) a montré que dans ce cas, il ne faut plus raisonner en termes de taux de change « d’équilibre » : c’est une certaine sous-évaluation qui favorise la croissance. Comme l’a fait la Chine, une politique de conquête agressive du marché mondial suppose une sous-évaluation volontaire de la monnaie nationale. Mais, à nouveau, la diversité de la zone franc est telle que, même au sein des sous-zones, les caractéristiques des économies impliquent des politiques de change différenciées. Benno Ndulu (5) par exemple propose quatre types de stratégies de développement pour les pays africains : une pour les pays côtiers (industrialisation d’exportation) ; une pour les pays enclavés dépourvus de ressources naturelles importantes (modèle indien valorisant le capital humain et l’exportation de main d’œuvre) ; une pour les pays riches en matières premières non-renouvelables (modèle de type Botswana) ; une enfin pour les pays dont l’économie repose sur l’agriculture : industrialisation et diversification des exportations agricoles basées sur les ressources naturelles (modèle chilien de l’agro-industrie et modèle malaysien des exportations de produits agroindustriels).

Mais pour préciser ces orientations il existe dans la zone franc un problème d’économie politique. Les élites dirigeantes n’ont guère d’incitation à une dévaluation (même si elles en ont profité en 1994 grâce à la fuite préventive des capitaux). Le statu quo permet la stabilité des prix (et grâce à elle dans une large mesure la stabilité sociale). Il permet aussi de bénéficier de produits importés à des prix raisonnables. Il permet aussi de justifier des protections discrétionnaires, qui deviendraient injustifiables avec un taux de change plus compétitif. Les bénéficiaires potentiels d’une dévaluation, du moins en Afrique de l’Ouest sont surtout ceux qui pourraient lancer des activités exportatrices qui n’existent pas encore – et qui n’ont donc pas voix au chapitre. Les exportateurs actuels (notamment agricoles) ont vu leur poids politique se renforcer depuis une vingtaine d’années. Mais, comme l’a montré aussi la dévaluation de 1994, les gains de compétitivité de ces exportateurs en cas de dévaluation sont fortement écornés par l’importance des intrants importés dans leur processus de production. Pourtant, cette dévaluation a montré aussi que le changement de prix relatifs pouvait inciter les agents privés (y compris ceux du secteur dit « informel ») à rechercher de nouvelles activités lucratives. Ces activités nécessitent un certain soutien au départ, notamment en termes de crédit pour les start-ups, et c’est sans doute ce qui a fait le plus défaut en 1994. Réformer la zone franc nécessite un grand débat public portant sur tous ces thèmes souvent considérés comme techniques (fixité ou flexibilité, niveau du taux de change), mais qui peuvent être expliquée relativement simplement. Et une réponse claire aux questions politiques sous-jacentes : union monétaire ou non, solidarité entre les pays membres ou non,)

1) Marie de Vergès fait justice de la plupart d’entre elles dans son article « Ce franc CFA qu’on adore détester », Le Monde du 6/12/2017, Idées, p.7
2)  Monga C., Tchatchouang J.-C. (1996), Sortir du piège monétaire, Economica.
3) Christian de Boissieu et al, L'intégration monétaire : l'exemple de la zone franc, dans Charles-Albert Michalet, Le défi du développement indépendant, Paris, Les Editions Rochevignes, 1983, pp. 134-13. Dans le même sens, Jacquemot P. & Raffinot M. (1985), Accumulation et  développement,  dix  études  sur  les  économies  du Tiers - Monde, L'Harmattan, chapitre 7.

4) https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2008/09/2008b_bpea_rodrik.pdf 5) Ndulu B. avec Chakraborti L., Lijane L., Ramachandran V. & Wolgin J. (2007), Challenges of African Growth. Opportunities, constraints and strategic Directions, The Word Bank, Washington D.C.

mercredi 10 août 2016

Encore un effort pour en finir avec les ODD !

Encore un effort pour en finir avec les ODD !

Après 15 ans d’Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), le système des Nations Unies s’est engagé pour les quinze prochaines années à poursuivre des objectifs pour le développement durable (ODD). Les OMD étaient focalisés sur les aspects sociaux du développement, les ODD comprennent à peu près tous les secteurs imaginables.

Les OMD avaient été critiqués parce qu’ils présentaient l’Afrique sous un jour défavorable (c’est le continent le plus éloigné des objectifs fixés, et qui aurait le plus de mal à les atteindre compte tenu de la référence fixée en 1990, comme le notait William Easterly .) De ce fait, les résultats étaient connus d’avance (les OMD seraient atteints globalement, mais pas en Afrique), ce qui n’est pas très motivant. De plus, en pratique, le fait de désigner des priorités (essentiellement la santé et l’éducation) aux agences d’aide au développement s’est traduit par un financement parfois excessif de ces secteurs, source de gaspillages. L’ultra simplification des indicateurs retenus pour des raisons essentiellement médiatiques a même parfois eu pour conséquence de faire passer au second plan des programmes internationaux mieux conçus, car tenant compte de toutes les dimensions du problème (par exemple la quantité et la qualité de l’éducation) . Enfin, l’idée que les mêmes objectifs soient pertinents pour tous les pays n’aide pas vraiment à construire des stratégies bien adaptées à chaque cas. Par exemple, l’objectif d’un taux de scolarisation dans le primaire de 100 % n’a pas de sens pour des pays comme la Tunisie, où il est atteint depuis longtemps. Dans les autres pays, il concentre l’attention et les financements sur un ordre d’éducation important en soi, mais qui n'est pas le plus porteur pour le développement s’il n’est pas intégré dans une réflexion globale sur le système éducatif et le marché de l’emploi dans leur ensemble (que font les élèves qui sont terminé le primaire s’ils n’ont ni emploi ni accès au secondaire ?).

Les ODD 2015-2030 évitent ce genre de problème, puisqu’aucune priorité n’apparaît. Les rédacteurs des ODD semblent au contraire n’avoir voulu n’oublier aucun domaine ni personne. La rançon de ce type d’approche (qualifiée de « participative »), est que le nombre d’ODD a été porté à 17, avec 178 cibles/indicateurs, dont certains doivent être adaptés aux réalités nationales. Les ODD sont ainsi devenus illisibles. De ce fait, la « fatigue des OMD » (bien sensible malgré le battage médiatique) devrait s’accélérer. Pourtant, les ODD présentent au moins un avantage, qui est de faire figurer dans une liste « consensuelle » des aspects qui, précisément, ne le sont pas vraiment, comme l’égalité des sexes ou la lutte contre le changement climatique.

Il reste cependant un risque que les ODD accaparent une partie importante des efforts en matière de développement. En effet, le suivi des OMD avait déjà mobilisé de manière excessive les administrations des pays en développement, et même des ONGs et de la « société civile » en général – qui le sont déjà bien assez par les bailleurs de fonds extérieurs. Les rapports, les réunions, les missions à l’extérieur et les grandes messes médiatiques ont fait perdre beaucoup de temps (en mobilisant consultants et fonctionnaires grâce aux distributions de per-diems), sans avancée notable en termes de développement par rapport aux tendances antérieures. Au contraire, le fait que l’Afrique ait « échoué » à réaliser les OMD a contribué à masquer les progrès réalisés, notamment en termes d’éducation, d’égalité des sexes ou de mortalité infantile.

Oublier (au moins un peu) les ODD permettrait aux citoyens et aux administrations des pays en développement de réfléchir de manière autonome à leurs vraies priorités et à leurs propres stratégies, de manière pragmatique et en libérant les initiatives locales. Le moment est favorable, puisqu’après tant d’échecs un quasi-consensus a été péniblement réalisé sur l’idée qu’il n’existe pas de recette miracle en matière de développement, valable tout le temps et pour tous les pays.

Même si on ne peut pas oublier totalement les ODD, il faudrait essayer d’éviter les dérives les plus consommatrices de temps, comme les exercices de « costing » si prisés par le système des Nations Unies. Calculer le coût pour atteindre des objectifs spécifiques n’a pas de sens si l’on ne prend pas en compte la contrainte budgétaire globale et les objectifs dans tous les domaines, y compris ceux qui auraient été peu valorisés dans les ODD (comme la sécurité). Les ODD ne doivent pas réduire les efforts pour réaliser des Cadres de dépenses à moyen terme opérationnels (c’est-à-dire ayant une influence réelle sur l’élaboration des budgets annuels).

Il faudrait également que la mode des indicateurs de performances dans tous les domaines, véhiculée par les ODD (mais pas seulement, les budgets par objectifs vont dans le même sens) n’occultent pas les finalités véritables de l’action publique. Il est en effet pratiquement impossible de définir des indicateurs qui traduisent sans ambiguïté les buts que l’on vise, tout en conduisant à une action publique efficiente.

Il faudrait enfin éviter que la paresse bureaucratique ne conduise à fixer des objectifs « à 100% ». Même s’il s’agit souvent de cibles à caractère symbolique, il est important de bien tenir compte des coûts marginaux qui croissent souvent rapidement lorsqu’on cherche à étendre un service public à l’ensemble de la population (par exemple en termes de vaccination, d’éducation, d’infrastructures). Si on le fait pour des raisons d’inclusion sociale, il faut aussi en peser soigneusement le coût et réfléchir sur les alternatives techniques disponibles.

Marc Raffinot, 10/8/2016

jeudi 29 janvier 2015

Economie du développement : un manuel qui vient de sortir

J'ai le plaisir de vous annoncer la parution chez Dunod de mon nouvel ouvrage, un manuel d'économie du développement.

L'économie du développement s'intéressant désormais à un nombre grandissant de thématiques, il devient de plus en plus difficile de synthétiser l'ensemble des recherches pertinentes, surtout en 250 pages.

Ce manuel fait le choix de présenter les instruments d'analyse (aussi bien au niveau macro que micro) et les questions les plus transversales, comme les migrations (inter-sectorielles ou internationales), le rôle des institutions, etc.

Voici le lien pour la présentation de mon ouvrage :

http://www.dunod.com/entreprise-economie/economie-et-sciences-politiques/autres-livres-deconomie/master-et-doctorat/economie-du-developpement

lundi 7 janvier 2013

Cadres budgétaires à moyen terme : un instrument utile ?

Les organismes internationaux ont cherché depuis une décennie à imposer l'élaboration de cadres budgétaires à moyen terme (CBMT) et/ou de cadres de dépenses à moyen terme (CDMT) aux pays à faible revenu. Parfois, c'est dans le cadre de prêts sectoriels que des CDMT ont été demandés, ce qui s'est révélé peu pertinent faute d'une prise en compte de la contrainte budgétaire, comme nous l'avons soutenu dans un article écrit avec Boris Samuel (http://www.insee.fr/fr/insee-statistique-publique/connaitre/stateco/stateco100/stec100l.pdf).Dans ce cas, les ministères sectoriels sont poussés à demander le maximum, ce qui se révèle ingérable.

Depuis, l'accent a été mis justement sur cette contrainte intertemporelle de l'Etat, ce qui a conduit à se préoccuper des CBMT (en anglais MTFFs pour Medium Term Fiscal Framework). Cette approche s'est montrée efficace pour certains pays à revenu intermédiaire comme l'Afrique du Sud (voir le site du Ministère des Finances de ce pays). Dans les pays à faible revenu qui manquent de visibilité (notamment en ce qui concerne les financements extérieurs), il n'est pas sûr qu'une démarche similaire puisse se traduire par une amélioration sensible de la gestion macroéconomique.

C'est ce que suggère le document ci-joint qui porte sur les cas du Mali et du Burkina Faso. Il a été réalisé en fin 2011 dans le cadre d'une étude coordonnée par Perran Penrose, qui comprenait de nombreuses autres études de cas (Afrique du Sud, Mozambique, Vietnam, etc.). Cette étude montre notamment que la durée de 3 ans généralement utilisée est à la fois trop longue (les deuxièmes et troisièmes années doivent être reprises chaque année en raison de l'instabilité de ces économies), et trop courtes, car le CBMT devrait permettre d'éclairer le moyen terme (qui est plus facile à prévoir que le court terme, paradoxalement). Allonger la durée permettrait de prendre en compte les tendances lourdes démographiques et de construction d'infrastructures. Par ailleurs, dans les deux pays étudiés, la contribution du CBMT à la stabilité du cadre macroéconomique est assez limitée, car les projections de service de la dette ne sont pas liées au besoin de financement.

En tous cas, il est clair que la tendance qui consiste à faire du CDMT un document extrêmement détaillé, comprenant le détail des lignes budgétaires, ne peut conduire qu'à une impasse. Plusieurs modèles de ce type ont été construits récemment, notamment en Afrique équatoriale, sans démontrer une efficacité quelconque. Cette tentative de faire des CDMT une sorte de Gosplan ne peut déboucher que sur une énorme perte de temps et de ressources.

samedi 26 novembre 2011

Politique économique en Afrique

En 1993, Pierre Jacquemot et moi avons publié un ouvrage intitulé "Les nouvelles politiques économiques en Afrique". L'idée était de faire le tour des politiques économiques, aussi bien macroéconomiques (croissance, finances publiques, politique monétaire) que sectorielles (éducation, santé) ou transversales (gouvernance), sans oublier les questions liées à la démographie et à l'urbanisation.

Cet ouvrage étant indisponible, nous le mettons à la disposition d'une nouvelle génération de lecteurs. Bien sûr, certains passages sont obsolètes (il n'était pas encore question de réductions de dette, par exemple), mais nous pensons que ce texte peut permettre de mesurer la façon dont les problèmes étaient abordés, et le chemin parcouru depuis. L'ouvrage complet est téléchargeable dans l'annexe de ce billet.

mardi 19 avril 2011

Un nouveau blog : macroéconomie appliquée pour les pays en développement

Bonjour !

Ce blog est destiné à mettre à la disposition des internautes certaines publications impossibles à trouver ou encore des documents pédagogiques dans le domaine de la macroéconomie appliquée aux pays en développement (modélisation à court et long terme). Par exemple, la page "Cadrages macroéconomiques" contient un document de présentation des principaux documents utilisés par le FMI pour la programmation financière (Tableau des Opérations Financières de L’État, Balance des paiements, Situation monétaire et Équilibre Ressources-Emplois en Biens et services).

Cordialement,

Marc Raffinot

lundi 18 avril 2011

Des documents sur la dette du Liban et sur l'aide française au développement

Deux documents :

Un sur la soutenabilité de la dette du Liban (en 2005), avant le choc de la guerre avec Israël, co-écrit avec Hassan Ayoub

Un sur l'aide française avant les grandes réformes (avec une analyse des déterminants de l'aide, qui ne sont pas tout à fait ce que j'avais imaginé) :