Le Franc CFA est l’objet d’attaques venant de tous côtés. La plupart sont plus émotionnelles que fondées sur le plan économique. Une fois écartées les critiques non fondées (1), les principales propositions de réforme devraient se concentrer sur le régime de change (fixité, rattachement à un panier de monnaies ou flexibilité), sur le rattachement du FCFA à l’euro, sur le niveau souhaitable du taux de change par rapport aux monnaies clés et, enfin, sur la fixation d’un objectif de réserves de change.

Il est bien dommage que les autorités françaises aient toujours refusé de participer à une discussion ouverte et de grande ampleur sur ces questions – même lorsque l’économiste en chef du FMI Olivier Blanchard signait la préface d’un ouvrage présentant une critique en règle du fonctionnement de la zone franc (2). Bizarrement, au-delà des polémiques outrancières, il semble qu’un consensus informel soit atteint sur la réforme de la zone franc : introduire dans un premier temps un marché des changes avec l’euro permettant une certaine flexibilité limitée par des marges de fluctuations (comme l’ancien système monétaire européen avant l’euro). Cela permettrait d’éviter un choc brutal comme ce fut le cas lors de la dévaluation de 1994 tout en permettant un certain apprentissage de la gestion du taux de change. Les grandes lignes d’un tel système ont d’ailleurs déjà été détaillées, il y a bien longtemps, par Christian de Boissieu (2).

Alors pourquoi ce long blocage qui alimente les soupçons et nourrit les frustrations ? D’abord parce que les très nombreux articles de recherche et thèses qui ont été menées sur les économies de la zone franc, notamment pour les comparer aux pays hors zone franc, pointent toutes un point d’achoppement majeur : il n’y a ni régime de change, ni valeur du taux de change, ni politique monétaire qui soient optimaux pour tous les pays de l’actuelle zone. C’est assez évident si l’on compare la zone UEMOA et la zone CEMAC, mais c’est vrai aussi à l’intérieur de ces deux zones (sans parler des Comores, qui ont de facto un système à part). Réformer risque donc de déboucher sur une des deux options extrêmes : l’éclatement ou la fuite en avant dans la monnaie unique de la CEDEAO, voire de l’UA (deux options encore pires en termes de zones monétaires optimales).

La volonté de maintenir une zone (ou deux) ne peut donc reposer de manière solide sur des considérations économiques. De très nombreux travaux ont été consacrés à démontrer que la zone franc n’est pas une zone monétaire optimale. C’est certainement vrai, mais c’est aussi le cas de la zone euro, ou encore des Etats-Unis (qui n’ont qu’une seule monnaie malgré la diversité des économies des différents Etats). Le maintien d’unions monétaires entre les pays qui constituent actuellement la zone franc ne se comprendrait donc que pour des raisons de volonté politique visant à affirmer un destin commun, avec ce que cela suppose de solidarité entre les pays membres.

Quel serait le but ? Il est facile de constater que les pays qui composent actuellement la zone franc n’ont pas réussi à modifier leur structure productive, à engager une transformation structurelle. Si l’on veut insuffler un dynamisme nouveau, il faudrait considérer la monnaie comme un instrument au service d’une politique de développement, permettant de développer des activités valorisables sur le marché mondial. Dany Rodrik (4) a montré que dans ce cas, il ne faut plus raisonner en termes de taux de change « d’équilibre » : c’est une certaine sous-évaluation qui favorise la croissance. Comme l’a fait la Chine, une politique de conquête agressive du marché mondial suppose une sous-évaluation volontaire de la monnaie nationale. Mais, à nouveau, la diversité de la zone franc est telle que, même au sein des sous-zones, les caractéristiques des économies impliquent des politiques de change différenciées. Benno Ndulu (5) par exemple propose quatre types de stratégies de développement pour les pays africains : une pour les pays côtiers (industrialisation d’exportation) ; une pour les pays enclavés dépourvus de ressources naturelles importantes (modèle indien valorisant le capital humain et l’exportation de main d’œuvre) ; une pour les pays riches en matières premières non-renouvelables (modèle de type Botswana) ; une enfin pour les pays dont l’économie repose sur l’agriculture : industrialisation et diversification des exportations agricoles basées sur les ressources naturelles (modèle chilien de l’agro-industrie et modèle malaysien des exportations de produits agroindustriels).

Mais pour préciser ces orientations il existe dans la zone franc un problème d’économie politique. Les élites dirigeantes n’ont guère d’incitation à une dévaluation (même si elles en ont profité en 1994 grâce à la fuite préventive des capitaux). Le statu quo permet la stabilité des prix (et grâce à elle dans une large mesure la stabilité sociale). Il permet aussi de bénéficier de produits importés à des prix raisonnables. Il permet aussi de justifier des protections discrétionnaires, qui deviendraient injustifiables avec un taux de change plus compétitif. Les bénéficiaires potentiels d’une dévaluation, du moins en Afrique de l’Ouest sont surtout ceux qui pourraient lancer des activités exportatrices qui n’existent pas encore – et qui n’ont donc pas voix au chapitre. Les exportateurs actuels (notamment agricoles) ont vu leur poids politique se renforcer depuis une vingtaine d’années. Mais, comme l’a montré aussi la dévaluation de 1994, les gains de compétitivité de ces exportateurs en cas de dévaluation sont fortement écornés par l’importance des intrants importés dans leur processus de production. Pourtant, cette dévaluation a montré aussi que le changement de prix relatifs pouvait inciter les agents privés (y compris ceux du secteur dit « informel ») à rechercher de nouvelles activités lucratives. Ces activités nécessitent un certain soutien au départ, notamment en termes de crédit pour les start-ups, et c’est sans doute ce qui a fait le plus défaut en 1994. Réformer la zone franc nécessite un grand débat public portant sur tous ces thèmes souvent considérés comme techniques (fixité ou flexibilité, niveau du taux de change), mais qui peuvent être expliquée relativement simplement. Et une réponse claire aux questions politiques sous-jacentes : union monétaire ou non, solidarité entre les pays membres ou non,)

1) Marie de Vergès fait justice de la plupart d’entre elles dans son article « Ce franc CFA qu’on adore détester », Le Monde du 6/12/2017, Idées, p.7
2)  Monga C., Tchatchouang J.-C. (1996), Sortir du piège monétaire, Economica.
3) Christian de Boissieu et al, L'intégration monétaire : l'exemple de la zone franc, dans Charles-Albert Michalet, Le défi du développement indépendant, Paris, Les Editions Rochevignes, 1983, pp. 134-13. Dans le même sens, Jacquemot P. & Raffinot M. (1985), Accumulation et  développement,  dix  études  sur  les  économies  du Tiers - Monde, L'Harmattan, chapitre 7.

4) https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2008/09/2008b_bpea_rodrik.pdf 5) Ndulu B. avec Chakraborti L., Lijane L., Ramachandran V. & Wolgin J. (2007), Challenges of African Growth. Opportunities, constraints and strategic Directions, The Word Bank, Washington D.C.